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 Les chiffonniers du Caire

Mokkatam ...au quotidien

29 Octobre 2009, 20:44pm

Publié par Les chiffonniers du Caire

Défavorisées. 3 500 familles mènent un quotidien insoutenable dans une région dépourvue de tous les services de base. Des gens semblent vivre hors du monde bien qu’ils soient au cœur de la capitale. Reportage.

Dans les entrailles de la vache

En entendant parler de Batn al-baära (ventre de la vache), personne ne peut s’imaginer que c’est le nom d’un bidonville qui se situe au cœur de la ville. Et en y pénétrant, c’est comme si on entrait soudain dans les entrailles d’une vache. Là, où les tas d’immondices choquent les yeux, et où l’on ne respire que des odeurs nauséabondes, des êtres humains cohabitent avec les mouches, les moustiques et courent tout genre de danger. Sur une vaste superficie, derrière la mosquée de Amr Ibn Al-Ass, au quartier de Misr al-qadima (Vieux-Caire), 3 500 familles semblent vivre dans un autre monde, et ce bien qu’elles résident au centre de la capitale. Une région qui se dresse au pied des rochers d’Al-Moqattam et dont les parois servent parfois de murs pour des pièces exiguës, construites depuis des dizaines d’années et de manière anarchique ; ici, la misère est bien concentrée.

Et bien que tout le monde parle des mesures de prévention et d’hygiène contre le virus A(H1N1) et la Typhoïde, les habitants de Batn al-baära sont hors des événements. Avec leurs conditions de vie plus qu’inhumaines, ils ont d’autres chats à fouetter. La présence de n’importe quel visiteur est en fait une occasion pour les terrés de cette région pour étaler quelques extraits de leurs problèmes quotidiens. Essayant de transmettre leur misère au monde des vivants, ils dénoncent cette vie insupportable comme le problème des eaux usées qu’ils jettent eux-mêmes, à cause de l’absence d’un réseau d’égouts. Dans les demeures exiguës qui abritent 6 ou 7 familles, et où chacune d’elles occupe une pièce de quelques m2, le calvaire quotidien commence avec la queue devant les toilettes communes. Des toilettes qui déversent les excréments dans un canal souterrain où stagnent les eaux usées jusqu’à l’arrivée d’un camion pour s’en débarrasser contre 70 ou 80 L.E., trois ou quatre fois par mois. Ce qui explique la présence d’un sceau devant chaque pièce pour les eaux usées que les enfants transportent pour les déverser hors de la région.

Durant la journée, les bagarres ne cessent d’éclater entre voisins. « Des disputes à cause des eaux usées déversées, ou d’une personne qui n’a pas respecté son tour pour faire sécher les vêtements lavés, ou faire la vaisselle, se transforment d’habitude en plainte au commissariat », explique Ahmad Ali, épicier. Et même les enfants qui n’ont pas assez d’espace pour jouer, ou même un endroit pour respirer de l’air pure, ne cessent de se lancer dans des bagarres. Et pourquoi pas, puisqu’il n’y a pas d’écoles dans la région. « L’école la plus proche est située à 15 km d’ici, ce qui fait que nous devons prendre deux moyens de transports publics qui nous coûtent plus de 4 L.E. par jour », explique Zeinab, une élève de sixième primaire dont la mère, vendeuse à la sauvette, insiste pour qu’elle soit scolarisée ainsi que sa sœur. Envoyer ses enfants à l’école est un luxe pour les habitants de Batn al-baära, faute de moyens, absence d’écoles à proximité mais aussi manque de moyens de transport. Ramadan explique que sa fille a raté les premiers jours de la rentrée à cause des moyens de transport, tandis que Khawagat révèle que ses six enfants ont quitté l’école faute de moyens. Ce père, un journalier, arrive à peine à nourrir ses enfants. Comme la plupart des hommes de la région, il travaille comme éboueur, ouvrier ou dans la fabrication des poteries dans des usines précaires, attendant la promesse gouvernementale de leur faire construire des usines plus modernes. Le gagne-pain de ces morts-vivants de Batn al-baära semble loin d’être assuré. Ce qui fait que beaucoup de femmes essayent de se débrouiller pour sauver la vie de leurs enfants : vendre des versets du Coran dans les moyens de transport, descendre en ville pour acheter du pain ou quelques légumes et les revendre dans la région dépourvue d’un marché ou d’un four à pain. Sahar Abbass, dont le mari malade est au chômage, se rend quotidiennement au marché de Fostat pour acheter des galettes de pain à 5 pts et les revendre à 25 pts à Batn al-baära. Une affaire qui ne semble pas être toujours fructueuse. « Je dois vendre la galette à ce prix à cause des coûts du transport. Cependant, 25 pts pour une seule galette, c’est trop cher pour une famille composée de 6 ou 7 personnes. Ce qui fait que je n’arrive pas parfois à écouler mon pain », explique Sahar qui dénonce l’absence de tous les services de base dans cette région qui ne convient même pas, selon elle, aux bêtes. Pas de logements abordables, de services d’assainissement, l’accès est difficile aux routes, pas d’écoles, ni même de dispensaires ou de pharmacies. Dans les pièces exiguës, qui servent de chambre à coucher, de cuisine et de salle de bains parfois, et dont le loyer varie entre 50 et 100 L.E. par mois, les mamans racontent leur calvaire quand un de leurs enfants tombe malade la nuit. Mona Younès explique que si un enfant a une forte fièvre ou des douleurs insupportables, il est difficile de se déplacer tard le soir dans la région pour le transporter à l’hôpital. Des épreuves difficiles qui font de la mort une scène courante dans cette région inhumaine. Des morts à cause des maisons qui s’écroulent parfois sur la tête de leurs locataires comme la sœur de Fatma et ses trois enfants.

Des maisons de la mort certaine

Un danger qui menace la famille de Harbi, au cœur de la montagne, et dont la pièce voisine s’est effondrée et les rochers commencent à tomber sur leur tête. « Des responsables nous ont fait signer des papiers pour quitter les lieux, mais sans nous fournir d’autres logements. Après avoir attendu de longs mois, on a été obligé de retourner dans nos maisons, un grand danger pour nos familles, mais que pouvions-nous faire d’autre ? », s’interroge Harbi qui réclame le minimum de sécurité pour lui et ses enfants. En fait, depuis plus de deux ans, les responsables du gouvernorat et des localités ne cessent de répéter que cette région va être rasée et reconstruite en trois phases et que les habitants seront relogés. Une promesse qui n’a jamais été tenue, selon Moustapha Kamel. « On nous a promis d’être relogés depuis une dizaine d’années », explique-t-il. Une situation qui met en suspens tout genre de services dans cet endroit qui attend d’être rasé, selon Sayed Ali, chef de la seule ONG dans la région. Il déplore même l’absence d’accès à toute initiative de développement.

« Je ne parviens même pas à convaincre les enseignants à venir donner des cours aux enfants dont les parents n’ont pas les moyens de payer des cours particuliers dans les écoles », explique Sayed. Un autre habitant de rappeler : « Pas même de téléphone ni de nouvelles cartes d’identité parce que Batn al-baära n’est pas reconnu officiellement », tout en se demandant si un jour ils pourront être traités comme des êtres humains. Une question à laquelle le mari d’Oum Neama n’a pas trouvé de réponse. Accablé de dettes et n’arrivant plus à subvenir aux besoins de ses deux filles, il s’est donné la mort en se versant un bidon d’essence. « Il a été difficile de le sauver car l’ambulance et les pompiers n’ont pas pu pénétrer dans cet endroit », explique la jeune veuve qui n’a pas d’autre choix que de continuer à vivre dans cette pièce exiguë en cherchant à nourrir ses deux petites. Des extraits de scènes de misère des gens qui semblent vivre dans un autre monde et qui attendent le jour où ils pourront accéder à celui des vivants

source : http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2009/10/21/null0.htm

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