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 Les chiffonniers du Caire

Chiffonniers : La réussite discrète

18 Novembre 2009, 19:00pm

Publié par Les chiffonniers du Caire

Chiffonniers. Au milieu d’ordures et d’odeurs peu agréables, il arrive que certains d’entre eux parviennent à faire fortune. C’est le cas de Eriane qui exerce ce métier depuis l’âge de 5 ans dans le quartier des Zabbaline à Ezbet Al-Nakhl. Et il est fier de son parcours.

La réussite discrète

En se dirigeant vers le bidonville de Ezbet Al-Nakhl, situé à l’Ouest du Caire, on est surpris par ce contraste saisissant que l’on ne rencontre nulle part ailleurs. Des ruelles étroites jonchées de tas d’immondices, des charrettes de bois tirées par des ânes, des camions pleins à craquer d’ordures et des chiffonniers de différents âges portant de gros sacs sur leurs dos. Dans ce décor peu ordinaire, un homme habillé élégamment fait son apparition. Il semble ne pas cadrer avec ce milieu. Eriane, 36 ans, en chemise rayée et jean neuf, porte au doigt une bague en pierre précieuse. Au premier abord, on a du mal à croire qu’il a exercé le métier de chiffonnier. Presque incroyable mais vrai .... avec des ordures, Am Eriane Al-Abd a fait fortune et a même monté sa propre usine de recyclage.

Dans le quartier, Eriane est respecté par tout le monde car son parcours sert d’exemple. En passant devant les cafés, on le salue de la main et d’autres lui lancent des « Bonjour ya moallem (patron) ». Au début de sa carrière, un zabbal est nommé sabi al-moallem, c’est-à-dire le petit de la zériba (décharge). Ce sabi, qui ne dépasse pas les 5 ans, fait sa tournée avec son père, son frère, son oncle paternel ou maternel. Parfois, il n’a aucune relation de parenté avec son maître. Dans ce cas-là, il travaille à la journée pour quelques sous. Son maître empoche le revenu du mois et ne lui offre en fait que des miettes. Pour devenir fortuné, comme Eriane, le sabi doit supporter les remontrances de son maître, avoir une volonté de fer et une forte confiance en soi pour arriver en haut de l’échelle.

Eriane est justement un modèle d’ascension sociale unique en son genre. Comme la plupart des chiffonniers, il est analphabète. Mais il dit être satisfait de son statut : richesse oblige. Il ne le dit pas mais cela se voit clairement. « Un jeune homme qui a fait des études ne peut gagner plus de 200 L.E. par mois. Un tel salaire, je le donne au petit zabbal de la zériba. Et dire qu’un diplômé doit rester au chômage pendant des années avant de trouver un boulot », dit-il en faisant la tournée du quartier des Zabbaline à pied. L’odeur nauséabonde des immondices ne semble guère l’indisposer. « On finit par s’y habituer », lâche-t-il. Une odeur qui ne semble pas non plus incommoder les 55 très petits chiffonniers qui travaillent dans sa zériba. Car ici, tout le monde a appris à vivre avec les détritus.

Si la scène peut paraître choquante pour un visiteur, elle ne l’est pas pour les gens du métier. Féreiha, 7 ans, grignote avec appétit un sandwich de foul qu’il tient dans ses mains crasseuses. Il saute d’un camion à un autre avec agilité tout en continuant d’engloutir son maigre repas. Ces enfants travaillent d’arrache-pied et parviennent, grâce à ce métier, à subvenir aux besoins de leurs familles. Pour ses quatre enfants, Eriane a de l’ambition et refuse de les voir exercer le même métier que lui. Il a choisi de bien les éduquer et de les voir un jour devenir ingénieurs, médecins, comptables ou avocats. Toutefois, le fait d’habiter le quartier des Zabbaline à Ezbet Al-Nakhl semble entraver ce rêve, puisque l’ambiance n’inspire pas ses bambins à poursuivre leurs études. « Je n’aime pas l’école. Mon père ne sait ni lire ni écrire ; pourtant, il à beaucoup d’argent. Je voudrais être comme lui », dit Marise, la fille aînée de Eriane, en 5e année primaire à l’école religieuse de langues Al-Mahabba. Une école religieuse construite exclusivement pour les enfants des chiffonniers qui vivent dans le quartier de Ezbet Al-Nakhl ou quartier des Zabbaline. Son fils se demande aussi : « Si mon père est devenu millionnaire grâce à la zébala (ordures), pourquoi donc continuer à aller à l’école ? ».

Rester dans ce quartier

Qu’ils soient chrétiens ou musulmans, ici, tout le monde est uni comme les doigts d’une main. Les habitants de Ezbet Al-Zabbaline se rencontrent à l’occasion des fêtes, (fiançailles, mariage, naissance ou aid), ils s’entraident en cas de besoin, y compris les chiffonniers des huit autres quartiers des zabbaline du Caire. Les enfants de Mohamad jouent avec ceux de Mina. Le fils de Abou-Bichoy fait ses études avec celui de Mahmoud. La fille de Am Roumani, avocate habitant Ezbet Al-Nakhl, a réussi à défendre le cheikh des zabbaline de Manchiyet Nasser lors d’un procès intenté par le ministère de l’Environnement en raison de son camion ayant dépassé la charge autorisée. Une ambiance qui a encouragé Eriane à rester dans ce quartier même s’il a les moyens d’aller habiter dans un autre plus huppé. Son domicile, son usine ainsi que l’école de ses enfants, son univers tourne autour du quartier des Zabbaline. Tout le long du trajet, au milieu des immondices, Am Eriane ne cesse de lancer des conseils à droite et à gauche. Il est écouté car chacun rêve de devenir un jour comme lui. Son immeuble de 7 étages tape à l’œil. Le salon, le séjour, les chambres aux couleurs criardes ont un style un peu trop provincial.

En flânant dans les ruelles sinueuses au milieu de tas de détritus, une odeur fétide incommode les narines. Soudain, Eriane s’arrête devant une Mercedes dernier modèle qui lui appartient. Il se met au volant et nous conduit vers sa petite usine de recyclage de plastique. Là travaillent 20 personnes sans distinction d’âge ni de religion. A l’entrée, des tas d’objets en plastique s’entassent : chaises et tables cassées, bouteilles d’eau minérale, jerricans, gobelets, assiettes, cuillères, fourchettes et couteaux, et même passoires, sceaux et poubelles en plastique. Plusieurs machines font la même tâche : broyer ces objets inutilisables et les transformer en granulés. C’est pourquoi on appelle ce genre d’usine de recyclage kassara ou kharraza. « 4 bouteilles transparentes font sortir un kilo de petits grains et 3 jerricans opaques donnent un kilo de plastique broyé. On vend le kilo de granulés à 30 L.E. dans les usines de la ville du 6 Octobre et du 10 Ramadan », explique Eriane qui observe un ouvrier et lui fait quelques remarques : « Comme tu es paresseux aujourd’hui ! Fais travailler cette machine … vite ... dépêche-toi ... ». Habib obéit immédiatement aux ordres de son patron.

Eviter le stéréotype

A ses débuts, Eriane travaillait avec ses frères. Aujourd’hui, chacun a monté sa propre usine de recyclage. Malgré sa notoriété, il évite de dire qu’il a fait fortune grâce à la zébala. « Mon père a travaillé pendant trente ans au Koweït. J’ai hérité de sa fortune, nous sommes revenus au Caire, mes frères et moi, pour construire cette usine de recyclage ». C’est la justification qu’il avance pour éviter le stéréotype associé aux chiffonniers toujours sous-estimés. Mais, tout le monde sait que Eriane n’est pas devenu riche du jour au lendemain. C’est son père qui lui a appris les rouages de ce métier qui se perpétue au fil des générations. Très jeune, il lui répétait sans cesse : « Il faut commencer par le bas de l’échelle, passer par plusieurs étapes pour arriver au sommet et gagner beaucoup d’argent ». Son arrière grand-père, originaire de la Haute-Egypte, ramassait les ordures dans les quartiers huppés du Caire et son père l’accompagnait chaque jour dans sa tournée. « Les meilleures ordures sont celles que l’on ramasse dans les quartiers d’Héliopolis et Madinet Nasr. Des hôtels, comme Le Méridien par exemple, jettent des boîtes de conserves, des bouteilles d’eau, de jus importés, des canettes de bière et de boissons gazeuses … C’est assez intéressant », note-t-il.

C’est à 4 heures du matin que les jeunes éboueurs commencent à faire leur tournée dans la capitale. Ils passent de maison en maison pour ramasser et transporter les ordures. Puis, ils partent à la zériba de Am Eriane pour les vider. Là commence le travail des six zarayeb, à savoir le triage des déchets. Vêtue d’une djellaba noire, les cheveux teints en blond, la femme de Eriane supervise l’opération de triage à la zériba. Elle n’a pas le droit d’en sortir, ni de rentrer dans son usine de recyclage. Eriane, tout « macho » qu’il est, ne l’accepte pas. Une fois le triage à la zériba terminé, les enfants vont charger les objets en plastique sur un camion qui va les transporter à l’usine. « J’ai commencé à faire ce travail à l’âge de 5 ans », se souvient Eriane. Et d’ajouter : « Nous ramassons et faisons le triage de toutes sortes de déchets que nous livrons à différentes usines. Quant aux ordures ménagères, on les donnait aux cochons. Quand ils devenaient bien gras, on les vendait à des prix très élevés ». Une aide animale qui semble menacée. « Cette année, après l’apparition de la grippe porcine, le gouvernement a abattu nos cochons qui représentaient toute notre fortune. On vendait le cochon de 100 kilos à 1 000 L.E. En 2002, on a vu l’installation d’entreprises étrangères qui font le triage et le recyclage des ordures. Ainsi un revenu auquel nous étions habitués depuis des générations nous a été confisqué ! », regrette Eriane non sans tristesse. Mais il en faut plus pour décourager les familles : aujourd’hui, un petit zabbal frappe encore à sa porte pour ramasser les déchets ménagers.

Manar Attiya

 




Source : http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2009/11/18/null0.htm

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