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 Les chiffonniers du Caire

Au Caire, la collecte des déchets a été confiée à des entreprises

28 Mai 2010, 10:31am

Publié par Les chiffonniers du Caire

Au Caire, la collecte des déchets a été confiée à des entreprises, mais les rues restent jonchées d'ordures
LE MONDE | 26.05.10 | 15h28  •  Mis à jour le 26.05.10 | 20h04
Le Caire Envoyé spécial


ans le chaos de la circulation cairote, il faut un œil averti pour remarquer les pick-up anodins, chargés de piles de cartons ou de grands sacs plastiques gris, qui se fraient un chemin dans la fournaise. Ces camionnettes jouent un rôle vital dans la métropole de 16 millions d'habitants : ils emportent une grande partie des rebuts de la ville vers des quartiers réservés, où les "zabbalines" ("ramasseurs") les trient et les recyclent.

 

Le quartier Manchiet Nasser, accroché à une petite montagne non loin du centre-ville, est l'un de ces lieux de tri. Les rues, animées d'une paisible activité, présentent le même aspect décati que dans tout autre quartier de la capitale égyptienne. Mais elles sont davantage jonchées de détritus qu'ailleurs et, entre les commerces et les bazars, des sacs éventrés, des bidons, des matières éparses s'accumulent dans les garages. Ici et là, des femmes trient plastiques, métaux, bouteilles, entre les enfants qui jouent et les chèvres qui glanent leur pitance.

Plus de trente mille personnes, majoritairement de religion chrétienne copte vivent ici, dans ce qui est sans doute la plus grande ville du monde consacrée au recyclage des déchets. Les aînés s'y sont installés à partir des années 1940, venant des régions pauvres de Haute-Egypte, et ont trouvé leur place en gérant les déchets d'une métropole qui a crû vertigineusement.

Mais depuis quelques années, la vie des zabbalines est de plus en plus difficile : depuis 2003, les autorités ont confié la gestion des déchets à de grandes entreprises. L'idée était de rationaliser le système et de mieux desservir les quartiers pauvres, négligés par les zabbalines. Puis, au printemps 2009, prenant prétexte de l'épidémie de grippe A (H1N1), le gouvernement a organisé l'abattage des quelque 300 000 cochons des zabbalines. Or, les animaux se nourrissaient des matières organiques triées par les ramasseurs. Ces deux mutations ont bouleversé leur situation.

CONTENEURS PILLÉS

Dans une impasse, appuyé à une pile de sacs de plastique recyclé, qui partiront vers la Chine ou la Libye, Youssef – il ne veut pas dire son nom, par crainte de la police – s'apitoie : "Le métier est en train de mourir. On mangeait du cochon trois fois par semaine, maintenant, on mange de la viande une fois tous les mois. Regardez autour de moi : il n'y a que des chômeurs."

Face aux entreprises étrangères, les zabbalines se sont adaptés : l'Italienne AMA Arab a passé des contrats avec eux, leur laissant la collecte et, en décharge, les matières recyclables. Mais dans les autres grands quartiers du Caire, d'autres compagnies – espagnole et égyptienne – leur font plus ou moins la guerre. Du coup, les ramasseurs pillent leurs conteneurs et continuent de ramasser les poubelles dans les immeubles, tout en laissant les matières organiques – dont ils n'ont plus l'usage – dans les recoins des rues.

In fine, la gestion des déchets ne s'est guère améliorée. "Si on avait le quart des capacités techniques des compagnies, on ferait mieux beaucoup mieux qu'elles", affirme Girgus Soliman, un zabbaline qui parvient à gagner sa vie grâce aux machines dont il est propriétaire et qui lui permettent de recycler le plastique et de le préparer à la vente.

"Dans les quartiers des classes moyennes et aisées, les gens paient plus qu'avant pour le même service, résume Lise Debout, qui étudie le problème au Centre d'études et de documentation économiques et juridiques (CEDEJ) au Caire. Dans les quartiers populaires du centre, les habitants paient aussi davantage, mais la situation s'est améliorée. En revanche, à la périphérie, la situation est disparate, et souvent dégradée. On trouve fréquemment des décharges en pleine rue." Quant au taux de recyclage, il serait médiocre : celui obtenu par les différentes sociétés privées atteindrait de 2 % à 8 %, contre près de 80 % pour les zabbalines.

"Notre gouvernement a essayé de transplanter un système de gestion qui fonctionne dans les pays du Nord, estime Laila Iskander, une consultante qui travaille avec les zabbalines depuis 1982. Mais il n'a pas voulu tenir compte des ramasseurs, et cela ne marche pas."

Rien n'indique cependant que les autorités veuillent changer de cap. Un bruit court même à Manchiet Nasser : le gouverneur projetterait d'évacuer le quartier pour laisser place à un projet touristique...

 

Hervé Kempf
Article paru dans l'édition du 27.05.10

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