Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
 Les chiffonniers du Caire

A la rencontre des protégés de sœur Emmanuelle

23 Novembre 2010, 10:58am

Publié par Les chiffonniers du Caire

EGYPTE

La présence des chrétiens est tout aussi ancienne en Egypte qu’en Irak. Mais les Coptes, eux aussi, sont en butte à la haine. « “Voile-toi la tête, sale chrétienne !” Voilà ce que j’entends chaque jour dans la rue. » Luna parle d’un ton gouailleur, allume cigarette sur cigarette, éclate de rire quand on s’étonne de ses 60 ans. « Je vis seule avec ma fille. L’immeuble est 100 % islamiste, les voisins nous harcèlent pour nous faire déguerpir, alors j’ai pris des chiens. Un ­remède presque pire que le mal : ces animaux sont impurs pour les musulmans. » Comme d’autres, cette veuve ­accepte de témoigner, mais à huis clos. Les Coptes se ­cachent pour parler. Assez d’ennuis comme ça. Les autorités détestent qu’on fasse une vilaine pub à l’Egypte : mauvais pour le business.

Nous sommes au Caire, dans une pièce fraîche et calme. Une quinquagénaire au visage épuisé pousse timidement la porte. Savates, tablier... Camelia, femme de ménage, raconte que sa fille rentre chaque soir en pleurs, car ses camarades en ont fait leur bouc émissaire sur le thème : « Tu adores des croix de bois et tu manges du porc. » Navrée, la mère regarde ses mains usées : « Je lui dis de les ignorer, mais comment ne pas s’en faire ? » Hier, le propriétaire de mon immeuble a bloqué l’entrée au moment où nous allions passer. Je l’ai entendu dire à son frère : “On réussira bien à les faire partir un jour.“ » Georges, lui, n’a pas de problème dans son quartier. Cet ouvrier trentenaire fume régulièrement le narguilé avec ses voisins musulmans, des copains. Mais il trouve l’ambiance générale de plus en plus sinistre : « Pendant la grande prière du vendredi, j’entends les hauts parleurs des mosquées diffuser des paroles haineuses : « Méfiez vous des Juifs et des Chrétiens. Ne les fréquentez pas, ne mangez pas avec eux, ne travaillez pas avec eux. »

« Si je mettais un voile, je serais tranquille. Mais pas question ! »

Marie, elle, se rend chaque jour à la fac, la peur au ventre. Gracieuse et menue, elle porte un jean slim, seule concession à la mode. « Les garçons m’insultent, raconte l’étudiante. A mon passage, ils demandent pardon au Tout-Puissant d’avoir vu un spectacle qui les a souillés. Si je mettais un voile, je serais tranquille. Mais pas question ! »

Quant aux hommes chrétiens, s’ils n’ont pas de problèmes de foulard, tout Egyptien les reconnaît en un coup d’œil. « Vous voyez mon alliance en or ? Si j’étais musulman, je ne porterais pas ce métal », explique Alexandre. Cet homme d’affaires nous a donné rendez-vous pour une bière fraîche dans un bar « compréhensif ». On trinque. Il tend son poignet droit, tatoué d’une croix copte. « On nous surnomme “les os bleus”. » Tout sauf un sésame. « Mon entreprise est sans cesse victime de tracasseries ­administratives. Et dans ce pays, les chrétiens ont du mal à trouver du travail. Quand la chaîne de fast-food Mo’men s’est ouverte, toutes les annonces d’emploi précisaient que les jobs étaient interdits aux Coptes. » Il soupire : « Mais c’est pire ailleurs, regardez l’Irak ! » Les trois quart de sa famille se sont exilés. Pas lui.

Comme tous nos interlocuteurs, l’hommed’Eglise sépare islamistes et musulmans

A une heure de taxi, un petit bonhomme nous reçoit autour d’un café turc. Barbe brune et soutane noire. Volubile, ce curé copte ponctue ses tirades d’éclats de rire. Pour conjurer le sort ? Le quartier de sa paroisse est ­devenu un fief islamiste, où certains croient que les prêtres sont des sorciers. « Dans la rue, on me traite de “sale païen”. Certains s’écartent à mon passage, comme ils le font d’un chien. Récemment, j’ai reçu un crachat du ciel ! Il a atterri sur ma tête et mes épaules. Je lève les yeux et, là, je reçois un seau d’eau. Ça venait sans doute d’un balcon. » Le mot « sacerdoce » prend ici tout son sens. Le bon père s’accroche à son message de paix, d’amour et d’humour : « L’autre jour, trois fanatiques m’ont encerclé. J’ai fait comme si c’était un jeu de gosses à la récré, ça les a fait rire, ils m’ont laissé partir. » Comme tous nos interlocuteurs, l’homme d’Eglise sépare islamistes et musulmans. Souligne que des passants viennent spontanément s’excuser du comportement de ces faux frères : « Pardonnez-nous, ces gens-là ne comprennent rien à la religion. »

A la rencontre des protégés de sœur Emmanuelle

A l’écart de la ville, les chiffonniers ne souffrent pas de ce genre d’agressions. Au pied de blondes falaises, ils vivent groupés. Très groupés. Un bloc compact d’immeubles en briques rouges, juste à côté d’un immense cimetière, la Cité des Morts. Ici, deux pick-ups peuvent tout juste se croiser. Les chargements, des piles de sacs de six ou sept mètres, oscillent dangereusement. Bienvenue chez les protégés de sœur Emmanuelle, éboueurs et de recycleurs de la capitale ! Un vieil homme arrose le sol pour retenir la poussière. Au ruminement des moteurs diesel se mêle un concert de marteaux, de scies et de broyeuses qui s’échappent des ateliers. Trois hommes, assis par terre, brisent à mains nues des restes de glacières en plastique blanc. Les mouches aussi, restent groupées, en nuées furibondes au-dessus des sacs fermés. Les déchets « propres », eux, s’entassent en piles immenses dans les cours : transistors, vêtements, jouets cassés… Atef, 45 ans, nous accueille chez lui, soit un immeuble entier, où vit toute sa tribu.

Nous grimpons six étages pour accéder au toit. Dans l’escalier de béton, ouvert sur l’extérieur, deux chèvres s’écartent en bêlant. Puis reprennent leur grignotage méthodique du moindre débris comestible. Ici, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. D’où le cochon. Dans le cochon, tout était bon. Sa viande bien sûr, mais aussi sa graisse, qu’on revendait à bon prix une fois fondue. Sous le pigeonnier de bois qu’il a construit, Atef raconte. Rien de bien original puisque tous ses voisins ont subi le même sort. Durant l’épidémie de grippe H1N1, dite porcine, les autorités ont éliminé le cheptel de porcs. « J’en avais 400, je les ai perdus du jour au lendemain. Ça représentait la moitié de mes revenus. » Restent les trois tonnes de poubelles qu’il ramasse et trie chaque jour en famille. Et les pigeons.

« C’est nous les descendants du peuple despharaons. “Copte”, ça veut dire égyptien »

Nous repartons. Le Caire n’est qu’un gigantesque ­embouteillage où beuglent les Klaxon. Une coupole ­dotée de la croix copte soutient un ciel blanc de pollution. ­Devant l’entrée, une guérite et une voiture de police. Un galonné discute avec trois flics. Samedi 6 novembre, Moubarak a condamné les menaces d’Al-Qaïda contre les Coptes et promis de les protéger. Paroles suivies d’effet. Sur le trottoir, six écolières se croisent, les unes en jupe et chemisier, les autres en fichu blanc et robe grise jusqu’à terre. Elles doivent avoir 9 ou 10 ans. Un étal vend les cassettes d’un cheikh aujourd’hui décédé, mais qui compte de plus en plus de fans. Un père spirituel qui se vantait de ne pas lire le moindre livre, hormis le Coran.

Je repense aux propos d’Alexandre : « Moi, j’ai plein d’amis musulmans. Chaque mot du Coran peut se comprendre de dix manières. » A ses yeux, les islamistes parviennent de plus en plus à imposer leur interprétation. « Les Frères musulmans sont riches et organisés. Ils s’infiltrent partout, comme une pieuvre. Moubarak reste notre seul rempart contre leur haine. Mais il est malade et l’élection présidentielle est pour bientôt. Le jour où il disparaît, c’est foutu. On a tous peur que ça devienne l’Arabie saoudite, ici. On risque un conflit à la libanaise car, si beaucoup sont partis, nous ne nous laisserons pas faire. Ecoutez-moi, moi qui déteste la guerre, toutes les guerres. Les trois quarts de notre famille se sont exilés, mais mon père a choisi de rester. Moi aussi. C’est nous les descendants du peuple des pharaons. “Copte”, ça veut dire égyptien. »

 

extrait de : http://www.parismatch.com/Actu-Match/Monde/Actu/La-supplique-des-chretiens-d-Orient-225801/

Commenter cet article