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 Les chiffonniers du Caire

Chiffonniers du Caire et grippe porcine

17 Mai 2009, 17:02pm

Publié par Les chiffonniers du Caire

Grippe Porcine. L’abattoir de Bassatine, seul endroit consacré à l’abattage du cheptel du Caire, connaît une négligence affreuse, une absence de moyens de protection, un manque de bouchers et une médiocrité des indemnités fournies aux éleveurs qui ont perdu leur seul gagne-pain. Reportage.

Une pagaille cochonne

Abattoir de bassatine, dans la banlieue du Caire. Si vous n’y êtes pas employé, il vous suffit de prononcer le mot de passe pour que les portes s’ouvrent : « J’ai des porcs à abattre ». Depuis deux semaines, les éleveurs et les propriétaires de porcs ramènent leur cheptel à l’abattoir de Bassatine pour s’en débarrasser, suite à la décision du gouvernement d’abattre tous les porcs (officiellement 400 000 têtes) dans le but d’éviter toute infection par le virus H1N1 dont l’apparition dans le monde a provoqué une panique. Pour les éleveurs, c’est un vrai casse-tête qui commence à partir du portail de l’abattoir.

Vendredi 8 mai. Il est midi. Le travail a déjà commencé. Une dizaine de personnes, la plupart des éboueurs, sont arrivés avec leurs porcs dans de petites camionnettes escortées par une voiture de police dont la mission est d’éviter toute fuite de ces animaux. Dès qu’un camion se présente devant le portail, les agents de sécurité lui demandent son adresse. Une question qui paraît simple pour le commun des mortels, mais pas pour les éleveurs. En effet, seuls ceux du gouvernorat du Caire y ont droit. Tout propriétaire venant d’autres régions est interdit d’accès. « C’est la troisième fois que je viens demander la permission d’abattre mes porcs ici et les agents de sécurité m’empêchent d’entrer. Ils refusent même que je prenne contact avec un responsable pour connaître l’endroit d’abattage de mes porcs », s’indigne Isaaq, habitant au gouvernorat de Hélouan et qui possède une centaine de porcs. Isaaq, respectueux des décisions du gouvernement, ne sait pas où donner de la tête. « J’ai entendu dire que les éleveurs qui ne délivrent pas leurs porcs seraient arrêtés par la police. Mais il n’y a aucun autre abattoir pour s’en débarrasser. Celui de Bassatine est le seul endroit. Je peux les abattre moi-même, mais si je le fais, est-ce que je serai indemnisé ? », demande-t-il aux agents de sécurité qui lui affirment qu’ils ne font qu’appliquer les instructions. Il faut noter que les indemnisations seront versées aux éleveurs dépendant du Caire par des fonds d’urgence du gouvernorat.

Désespéré, Isaaq, qui ne sait pas si les porcs sont dangereux ou pas, rentre chez lui avec ses animaux, ignorant leur sort.

Les mécontents de l’abattage

Le calme revient à nouveau devant le portail de l’abattoir. Antonio, qui habite à Manchiyet Nasser, au Caire, arrive à son tour avec une centaine de porcs. Il a l’air mécontent. Il n’est pas venu de son propre gré. « La police menace de détruire nos maisons, de nous arrêter avec nos familles et de saisir nos animaux sans la moindre compensation si nous ne les délivrons pas », s’insurge Antonio qui affirme que ses animaux sont en bonne santé. « Ils sont tous vaccinés. Pourquoi le gouvernement nous oblige-t-il à les abattre, alors qu’ils ne souffrent d’aucune maladie ? », se demande-t-il. Mais, comme Isaaq, il ne reçoit aucune réponse. Avec indifférence, un fonctionnaire se met à écrire les informations personnelles d’Antonio et le nombre de ses porcs, alors qu’un autre fonctionnaire de l’Organisme des services vétérinaires essaye de convaincre l’éleveur que cette décision est en faveur du pays. Antonio pénètre à l’intérieur de l’abattoir et constate un véritable tohu-bohu. Le sang est partout. L’odeur est suffocante. Plusieurs éleveurs sont présents depuis le matin avec des centaines de porcs entassés en attendant leur tour. Seuls trois bouchers sont chargés de l’abattage. Personne ne porte de masque, ni de gants, à l’exception des dirigeants de l’abattoir et des vétérinaires. Après une heure d’attente, Antonio, qui essaie de passer avant les autres, se décide à payer un bakchich à l’employé chargé de recevoir les porcs, façon d’activer l’abattage. Les porcs sont comptés, inscrits sur un registre et répertoriés selon leur âge et leur poids ; les moins que 50 kilos et les truies enceintes sont mises à l’écart pour être tués. Les mâles sont soumis à un examen médical pour savoir s’ils sont propres à la consommation humaine et ensuite abattus. Le seul examen médical que l’on fait subir aux animaux est celui du ténia. Aucune analyse sur la grippe porcine n’est effectuée. Une des vétérinaires qui a requis l’anonymat affirme : « L’apparence du porc montre s’il est atteint de la grippe porcine ou pas. S’il est fragile et enrhumé, on lui fait les analyses, car elles sont très coûteuses et prennent au moins deux jours pour connaître les résultats (!) Pourquoi donc attendre alors qu’on peut les abattre tout de suite ? ». Et d’expliquer qu’aucun cas de grippe porcine n’a été déclaré en Egypte. « Ça ne sert à rien d’obliger les bouchers à porter des masques alors qu’il fait chaud au sein de l’abattoir », lance-t-elle.

Insuffisance de protection

Bien que le travail au sein de l’abattoir se prolonge tout au long de la journée, de 8h jusqu’à 22h, avec une vingtaine de vétérinaires, le rythme est très lent. « Le manque de bouchers est l’obstacle le plus important auquel nous sommes confrontés. Il n’y a que sept bouchers chargés de l’abattage. D’autres refusent de travailler, car ils ont peur d’être contaminés par le virus », assure la vétérinaire. C’est pour cette raison que le ministère de l’Agriculture étudie la possibilité de recourir à des bouchers des forces armées.

Il est environ 14h. La capacité d’abattage est de 1 200 porcs par jour. Pour accélérer le rythme, les bouchers ont recours à des moyens pour le moins inhumains. Seuls les mâles sont abattus conformément aux règles d’usage car leur chair est destinée à la consommation. En revanche, les petits porcs et les truies sont assommés avec une barre de fer et on les laisse saigner jusqu’à ce qu’ils meurent dans les véhicules de leurs propriétaires. Ils les jettent ensuite dans l’incendiaire et se contentent d’asperger les voitures, qui baignent dans le sang, de chlore.

Une fois l’abattage et le massacre des animaux achevés, le propriétaire reçoit son indemnité. L’Organisme des services vétérinaires au Caire a mis en place un comité chargé de verser immédiatement des indemnités après l’abattage et l’enregistrement des renseignements du propriétaire et des porcs. Les propriétaires ont reçu des indemnisations qu’ils considèrent comme insuffisantes.

En fait, les éleveurs ont été encouragés à abattre leurs porcs après la décision du président Moubarak de consacrer environ 500 millions de L.E. pour leur indemnisation. Mais, avec le début du processus d’abattage, les éleveurs ont été surpris par la médiocrité des indemnisations. « L’Organisme des services vétérinaires a fixé la valeur de la compensation à 100 L.E. pour un porc adulte et en bonne santé. Pour un animal invalide, la compensation est de 30 L.E. Elle est de 50 L.E. pour un jeune porc et 250 L.E. pour une truie enceinte », souligne Fattouh Darwich, sous-secrétaire au ministère de l’Agriculture. Le total des indemnisations est estimé à 30 millions de L.E. Guirguis, propriétaire d’une porcherie à Matariya, qualifie cette décision d’injuste. « Un porc en bonne santé pèse entre 80 et 110 kg. Le prix du kilo nous revient à 5 L.E. et nous le vendons entre 12 et 15 L.E. Cela veut dire qu’avec de telles indemnisations, nous avons perdu de l’argent », explique-t-il. Et d’ajouter que c’est son seul gagne-pain. « Le gouvernement nous a fait le plus grand mal. La plupart d’entre nous sont analphabètes et ne seront pas en mesure de trouver un autre boulot. L’indemnisation aurait dû être calculée au kilo », propose-t-il. Pour couvrir une partie des pertes, les éleveurs versent des pots-de-vin aux employés de l’abattoir pour inscrire les animaux comme des femelles enceintes et obtenir ainsi une indemnisation de 250 L.E. au lieu de 100. « J’ai ramené 60 porcs. Dix seulement sont des femelles. Pour moi, c’est la faillite. J’ai dû verser une centaine de L.E. à l’employé afin d’inscrire 40 femelles au lieu de 10. Sinon, je n’aurai rien pour survivre », avoue un éleveur qui refuse de dévoiler son nom. Cela soulève une question sur le sort de ces éleveurs. Y aura-t-il de nouveaux projets pour eux ?


source
http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2009/5/13/enqu1.htm 
 Héba Nasreddine

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