Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
 Les chiffonniers du Caire

Quel avenir pour les chiffonniers du Caire ?

2 Février 2009, 12:37pm

Publié par Les chiffonniers du Caire

Le grand nettoyage?


Un peu plus d’un an après l’arrivée au Caire d’entreprises étrangères de nettoyage, les choses ont changé et certaines rues sont transformées. Mais la grogne est toujours présente chez de nombreux Cairotes, chiffoniers en tête. Explications.

Rue Gameat el Dawel el Arabia à Mohandessine, il est midi et de petits hommes oranges s’activent deci-delà. Quelques-uns balayent le trottoir. Un autre ramasse des papiers entassés entreles voitures.D’autres poussent des chariots. Parfois on aperçoit la grande camionnette flambant neuve qui collecte les ordures des corbeilles ou une autre surgit, projetant de l’eau afin de nettoyer la rue.Le visage de certains quartiers au Caire a changé cette année après la décision du gouvernement de bouleverser le système traditionnel de la collecte des ordures dans la capitale, et de le confier à des entreprises specialisées à savoir les espagnoles FCC-Urbacer et Oncer, et les italiennes IES, AMA et Jacorossi.



Mais si de nombreuses rues ont changé d’aspect et ne sont plus jonchées de détritus, les Cairotes ont du mal à s’adapter au nouveau système. Beaucoup se plaignent par exemple de la négligeance du zabel (le chiffonier) pour leurs ordures domestiques. La beauté des lieux publics ne les intéresse pas. «Ce qui préoccupe les gens, c’est la propreté de leur appartement. Il faut leur expliquer que la propreté de la rue est aussi importante que celle de leur maison», confie le Dr Sami El Sherif, professeur de médias et spécialiste de l’environnement à la faculté de communication du Caire.

«Moins de 10% de mon contrat avec le gouvernorat porte sur la collecte des ordures des maisons», confirme Khaled Al Alami, directeur égyptien de IES chargé des quartiers de Dokki, Imbaba et Agouza. «Maisnous avons quand même signé des contrats avec d’anciens chiffoniers qui montent ramasser les ordures des appartements», explique t-il. Dans le quartier Abdine, nettoyé par l’Espagnol FFC, les habitants doivent descendre eux-même pour se débarrasser de leur ordures. Le président du quartier, le major Safwat Ambabi, explique que les zabalines font parfois pression sur les habitants. En ne venant pas regulièrement, ils obligent certains locataires à les payer directement, doublant ainsi leur salaire versé par l’entreprise.

Pour enrayer ces pratiques, les gouvernorats ont décidé que la somme allouée à la collecte des ordures serait ajoutée à la facture mensuelle d’électricité, alignée sur la consommation de Kilowats/heure. Aujourd’hui, un particulier doit payer deux piastres par KW consommé, les commerces et les industriels en payent quatre. «Ce nouveau système a rajouté un poids de plus dans le budget des familles cairotes. Autrefois ils payaientdeux ou trois livres par mois au zabel mais aujourd’huiils en payent plus de dix, pour ce dernier et pour le gouvernement», explique le sociologue Ahmed El-Magdoub. Un mécontentement facilement palpable chez les habitants.

«Autrefois le balayeur nettoyait et collectait les ordures du magasin et je lui donnais 2 L.E. . Maintenant je paie 90L.E. pour la propreté sur les 300 de ma note d’électricité. Je paye pour la propreté de la rue!» grogne Mahmoud, pâtissier à Imbaba. Amr Ragab, marchand de fruits, paye lui 250 L.E. dont 60L.E. qui vont à l’entretien, mais personne ne vient collecter ses ordures, il envoie chaque jour sonemployé les jeter dans les corbeilles publiques. «Pourquoi donc 60L.E.?je n’en profite pas, la rue ne m’intéresse pas» râle-t-il. Et gare à celui qui ne s’acquitte pas des frais de propreté. Madbouli a vu la police débarquer chez lui un jour, le menaçant de lui retirer sa licence. Il a dû payer à contre-cur.

Ainsi les entreprises de nettoyage sont de plus en plus montrées du doigt par les Cairotes. Quelle est leur mission exacte? En plus de collecter les déchets, elles retraitent des millions de tonnes d’ordurespour une population de 17 millions d’habitants. Elles s’occupent aussi de lapropreté des jardins publics, des ponts, des statues et des places.Les déchets médicaux sont traités dans une usine spécialisée, etcertaines ordures sont recyclées en engrais organique. L’inspection des décharges, le contrôle des nouveaux matériels ainsi que la formation des balayeurs est également à la charge des entreprises contractantes.

Dialogue de sourds



Mais dix-huit mois après l’arrivée sur le marché des sociétés étrangères, le torchon brûle entre celles-ci et les gouvernorats du Caire et de Giza. «J’ai signé avec le gouvernorat de Giza un contrat de 36 millions de L.E. par an pour assurer la propreté de trois quartiers, mais le gouvernorat ne m’a versé jusqu’ici que 7 millions», se plaint Khaled Al-Alami. Son entreprise emploie 2780 personnes, soit une masse salariale de 1 million de L.E., et doit financer les pièces de rechange pour son matériel, charrettes et véhicules. Abdel-Hamid Nada, président de l’Organisme de propreté et d’embellissement de Giza, avoue ne pas avoir payé tout l’argentconvenu dans le contrat mais, explique-t-il, c’était parce que les entreprises accumulent des amendes quand elles ne nettoient pas parfaitement, ou qu’elles ne ramassent pas toutes les poubelles. «Ainsi nous avons déduit les amendes de leur argent.»

Le gouvernorat de Giza a accusé l’entreprise EIS de mal faire son travail et de ne pasdébarrasser les ordures dans les décharges sanitaires prévues à cet effet. IES rétorque que c’est la faute du gouvernorat si on ne leur a pas remis le terrain de Chabramant destiné aux décharges. Ambiance

«Si notre mission échoue, ce sera à cause des gouvernoratsqui ne sont pas capables de travailler avec des investisseurs privés», prévient Al-Alami. Et de montrer en exemple Alexandrie. Le gouvernorat y a signé en 2000 un contrat avec l’entreprise française ONYX (Vivendi Environnement), afin d’assurer la propreté de la ville pour une durée de 15 ans. Aujourd’hui, la corniche, les plages, les rues et les ruelles sont tout à fait présentables. «Nous avons rencontré aussi des difficultés au début mais le gouvernorat d’Alexandrie a bien coopéré.» explique Hassan Abaza, responsable chez ONYX. À Alexandrie, les habitants ne rechignent pas à descendre déposer leurs ordures dans la rue et les commerçants payent sans râler leur facture d’éléctricité.

Une amélioration?



En se promenant dans les quartiers populaires comme Imbaba ou Abdine, force est de constater que les choses ont changé en bien. Les corbeilles à ordures, invisibles naguère, ont fleuri dans les rues et l’on voit sans peine les balayeurs s’activer. Mais d’autres quartiers populaires, oubliés du système de ramassage, peinent à trouver un visage décent.

Qu’en est-il du petit peuple des chiffonniers et autres charretiers? Leur exitence est bouleversée. Zaki, 30 ans, chiffonier depuis son enfance, est obligé de voler les poubelles pour trouver des ordures à recycler. Il préfère faire sa «tournée» à l’aube, de 2h à 5h du matin, pour éviter les forces de l’ordre qui pourraient saisir sa charrette et son âne. «Si cette situation continue, je vais devoir voler puisque le gouvenement le veut», proteste t-il.

À Manchiyet Nasr, en haut du mont Moqattam, habitent presque 35000 chiffoniers. Il est 11 heures. Chaque minute, un camion arrive et jette des ordures.Tout le monde est dans la rue. Des femmes, des veuves, des vieilles, des filles, des enfants qui, tous, trient les ordures répandues. «On préfère le faire nous-mêmes, pour économiser le salaire d’un employé, surtout depuis que les nouvelles entrprises ont volé notre travail», déplore Om Mina. Leur gagne-pain: le plastique, qu’ils revendent. Selon Ishak Mikhail, président de l’assemblée des chiffoniers, sur un camion d’ordures, 40% sont organiques donc inutilisables, 20% sont transportées à Kattamia ou dans des décharges sanitaires. Seuls les 40 % restants sont composés de plastique. «Je ne sais pas faire autre chose que chiffonnier, c’est avec le recyclage de ce que nous récoltons que nous vivons», confie Saad, 35 ans.

Avec l’arrivée des entreprises étrangères, le sort de tous les zabalines n’est pas identique. Certains en ont profité tandis que d’autres ont eu du mal. «Il y a presque 8 mois que je suis chômeur, les entreprises ont choisi les chiffoniers qui travailleront avec elles», se plaint Saad.Les entreprisesontsigné quelques contrats avec des patrons chiffoniers, leur confiant la collecte des ordures des maisons dans certains quartiers. Mais la valeur de ces contrats est largement inférieure aux sommes que les chiffonniers obtenaient directement auprès des habitants. «Elles paient 85 piastres par mois sur chaque appartement. Avant, le zabel prenait deux ou trois livres par moispour chaque foyer. Si je collectais 2L.E. de 500 appartements c’est-à-dire 1000L.E. par mois, maintenant l’entreprise me verse environ 400L.E.. Mon revenu a baissé de 60%. Ce qui ne couvre pas les dépenses de voitures et d’employés, soupire Captain Romani, qui dirige une entreprise de recyclage. Moi personnellement j’ai fait sortir mon fils de 8 ans de l’école pour m’aider dans le travail, afin d’augmenter le revenu et d’économiser le salaire d’un employé.»

Les chiffoniersétaient il y a peu les rois du Caire, collectant les ordures de toute la ville. Aujourd’hui certains sont réduits à les voler. Des milliers d’entre eux craignent pour leur avenir. Jusqu’à présent, ils vivaient de la collecte et du recyclage d’une partie des ordures. «On dépend maintenant des élevages de sangliers et de porcs que nous avons ici au Moqattam. Nous exportons 95% de notre porc. La majorité d’entre nous pense à retourner à l’agriculture, on va acheter quelques terrains et on va les cultiver, d’autres vont quitter Manchiyet Nasr et retourner en Haute-Égypte», se lamente Captain Romani.

«Juste avant l’arrivée des entreprises on a proposé au gouvernement de créer une entreprise, nous les zabalines de Manchiyet Nasr, et de se charger de la collecte des ordures des maisons et de la rue, mais le gouvernement a fait un appel d’offre auprès des grandes entreprises internationales.» Pour cette figure des chiffonniers, la pilule est amère lorsqu’il s’agit d’évoquer l’arrivée sur le marché des entreprises de nettoyage: «qu’est-ce que ces entreprises internationales ont apporté de nouveau en Égypte? Rien. Personne ne peut faire ce que les chiffoniers égyptiens font. Ce n’était qu’un projet rentable pour le gouvernement, pour que le pauvre devienne plus pauvre et que le riche devienne plus riche.»

Mais ceux qui ont le plus souffert de l’arrivée des entreprises de nettoyage sont sans doute les anciens balayeurs de rue. Certains ont carrément quitté le Caire, d’autres en sont réduits à mendier comme le vieux Amr Ragab qui se tient devant la stationMobil, rue Elbatal à Mohandessine, son balai usé à la main, guettant toute voiture sortant de la station pour demander la charité. Sur le trottoir d’en face, un autre balayeur travaille, vêtu de sa salopette orange«Ils gagnent plus de 250 L.E. par mois tandis que nous en touchons à peine 150», marmonne t-il.

Chaque jour il se murmure que les entreprises de nettoyage ne feront pas long feu au Caire. Pour le Dr Sami el Sherif, professeur à la faculté de communication, les gouvernorats de Giza et du Caire devraient soutenir les entreprises et affirmer qu’elles sont venues en Égypte pour rester. Ils devraient aussi satisfaire les habitants en baissant les frais. Quand aux médias, ils doiventselon lui encouragerle respect de la propreté des rues. Il faut changer petit à petit les mentalités. «Ce nouveau système marque une étape essentielle dans le développement en Égypte.Il ne faut pas le laisser échouer. Après avoir eu l’électricité on ne peut pas retourner aux bougies, et c’est le cas avec les nouvelles entreprises. Il faut leur donner du temps», conseille Dr El Sherif, qui formule un souhait: «Viendra-t-il un jour où les Cairotes découvriront que la propreté de leur ville n’est pas un luxe mais une nécessité?»



source :


 http://www.larevuedegypte.com/printerfriendly.aspx?ArticleID=3122

Commenter cet article