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 Les chiffonniers du Caire

Le paradis perdu des Zabbalines

26 Décembre 2008, 10:32am

Publié par Les chiffonniers du Caire

Chiffonniers. Ils collectaient, transportaient et travaillaient au triage des déchets. Depuis l'apparition des entreprises étrangères de collecte d'ordure, leur unique source de revenus est menacée. Reportage.

 

 

« Chez nous, le métier de chiffonnier ou zabbal se perpétue de père en fils. Sans lui, nous sommes comme des poissons, qui une fois sortis de l'eau meurent », lance l'un d'eux. Situé en haut du mont Moqattam, au sud du Caire, le quartier des zabbalines surplombe la capitale et abrite 7 634 zabbals, dont 6 183 hommes et 1 451 femmes. Tout le long du chemin qui mène vers Manchiyet Nasser, c'est la même scène qui se répète. Des camions parfois vides mais le plus souvent pleins d'ordures roulent doucement puis s'engouffrent dans des ruelles en terre battue, sinueuses et étroites pour se diriger vers ce bidonville. Dans ce quartier, les maisons en briques sont collées les unes aux autres et séparées tout juste par une allée étroite et boueuse. Là, la plupart des familles passent leurs journées dehors et ne rentrent chez elles que pour dormir. Des enfants portant des vêtements crasseux courent pieds nus, les uns s'amusant sur un amas d'immondices, les autres attendant leur petit copain le zabbal arrivant clopin-clopan sur sa charrette. Ils espèrent trouver chez lui un jouet en bon état pour se divertir. Dans plusieurs ruelles, des petits camions sont garés et le rythme du travail n'est plus ce qu'il était. « 90 % des gens ici travaillent au jour le jour, sans savoir de quoi sera fait le lendemain. Aujourd'hui, certaines familles ont du mal à joindre les deux bouts », lance Eïd Anouar Aboul-Saad, un moallem (maître) chiffonnier et membre du conseil d'administration de l'Association des chiffonniers. Et d'ajouter : « Etant donné que notre métier s'est avéré rentable, de nombreux concurrents ont fait leur apparition. 35 % des chiffonniers n'ont plus de travail à cause des nouvelles entreprises de collecte des ordures », estime-t-il. En avril 2002, trois sociétés étrangères ont signé des contrats pour le ramassage des ordures dans la capitale. En fait, chacune des entreprises a investi plusieurs dizaines de millions de L.E. pour s'installer. Elles espèrent augmenter leurs profits à travers le recyclage des ordures. Pourtant, elles n'ont pas encore construit les usines de recyclage ni commencé à mettre en place leur ambitieux programme de production d'engrais à partir des ordures. Bien qu'elles n'aient pas encore entamé le travail de triage et de recyclage, ces entreprises refusent de céder les ordures aux zabbalines. C'est pourquoi, ces dernières années, la vie a commencé à être dure à Manchiyet Nasser. « Depuis l'installation de ces entreprises, notre gagne-pain est menacé », se plaint un des chiffonniers. Jadis, des tonnes d'ordures étaient triées chaque jour par les chiffonniers. Plastique, carton, verre, papier, boîtes de conserve, tissus, aluminium, cuivre, acier et bouteilles en plastique et pots de yaourt sont vendus à la tonne aux usines de recyclage ou aux commerçants. La tonne de plastique était vendue à 2 000 L.E., le papier à 1 000 L.E. et le verre à 200 L.E. Quant à la tonne d'aluminium, d'acier ou de cuivre, elle coûtait environ 11 000 L.E. A vrai dire, l'argent que percevaient les zabbalines des citoyens ne représentait qu'une partie infime de leurs revenus, basés en majorité sur le tri des détritus. De plus, malgré les conditions difficiles dans lesquelles ils travaillent, la forte odeur de poubelle et de poussière qui suffoque et malgré le fait de travailler tout en gardant les yeux ouverts, les chiffonniers ne se plaignaient jamais. « Les odeurs fétides ne nous incommodent plus. Nous nous sommes habitués à être entourés de tas d'ordures. C'est notre jardin d'Eden, notre gagne-pain », confie un jeune chiffonnier.

 

 

Un système qui génère de l'injustice

Le nouveau système oblige les gens à faire descendre leurs poubelles tous les matins et à les vider dans des conteneurs installés dans les rues. Il faut dire que le mode de paiement a aussi changé. Les frais de ramassage sont compris dans la facture mensuelle d'électricité. Aujourd'hui, 50 % des Cairotes règlent leur facture de ramassage des ordures pour le compte de sociétés de nettoyage. « Le nouveau système consiste à ajouter deux piastres à la facture d'électricité pour chaque kilowatt consommé », précise un des zabbalines. Mais comment compenser cette perte infligée aux zabbalines qui ont toujours gagné leur vie grâce à ce métier ? « Jadis, chaque famille versait 3 L.E. par mois pour le ramassage des poubelles. Une somme qui paraît dérisoire, mais en faisant le compte du nombre d'immeubles et d'appartements, cela fait une sacrée somme. On devait faire le tour de 120 immeubles. Chaque bâtiment était composé d'environ six étages de deux ou trois appartements chacun. Faites le calcul et vous serez étonnés du résultat. Le moallem empochait à la fin du mois près de 6 000 L.E., un salaire qui équivaut à celui d'un ministre », raconte un petit zabbal.

Ce dernier s'arrête un instant puis poursuit avec amertume : « Mon moallem me payait 200 L.E. par mois pour 8 heures de travail par jour. Je commençais à 3 h du matin et terminais à 11 h. Etant donné qu'il possède des charrettes et des ânes, il s'arroge le droit de se conduire en nabab. Il brassait des millions de L.E. sans se donner aucun mal ». En fait, ce métier vaut de l'or. Les zabbalines tiraient de grands profits du ramassage, mais aussi et surtout du recyclage. Grâce à ce métier, beaucoup d'entre eux possèdent de belles villas au Moqattam, des logements à Doqqi, des voitures de luxe et des comptes bancaires.

Solutions partielles

Dans une tentative destinée à résoudre le problème des chiffonniers à Manchiyet Nasser, les entreprises en question ont signé des contrats avec quelques grands patrons, les autorisant à ramasser les ordures dans certains quartiers. Mais l'argent que ces zabbalines empochent actuellement est largement inférieur aux sommes qu'ils percevaient jadis, directement des habitants. Et si l'un d'eux ose transgresser les règles du contrat ou que l'entreprise le surprend en train de collecter les ordures, il est contraint de payer une amende estimée à 1 500 L.E. C'est le cas du moallem Zeinhom qui faisait le ramassage des ordures d'un fast-food et qui, en une année, a été quatre fois pénalisé. « Aujourd'hui, le gouvernement a confisqué la plupart de nos voitures et les entreprises étrangères ne veulent pas de nous », se lamente un jeune chiffonnier qui doit se marier dans quelques mois. Ce dernier n'a pas les moyens d'offrir une dot à sa dulcinée, qui n'est autre que sa cousine.

Actuellement, les chiffonniers sont obligés de faire le ramassage des poubelles en catimini, craignant d'être surpris par les sociétés étrangères ou le personnel de la municipalité du Caire. Et même si certains continuent à exercer leur métier, le triage ne leur rapporte plus autant d'argent. « Jadis, on faisait le tri de deux camions par jour. Actuellement, on ne travaille plus à plein temps. On commence à midi et on s'arrête vers 18 h. Avec l'aide de ma belle-sœur, je dois classer le contenu de ce grand camion. Si je suis trop fatiguée, je me repose un quart d'heure. Et même si je dois m'arrêter plusieurs fois parce que je suis fourbue, je dois finir ma tâche », explique Samah, 17 ans. Ce travail étant laborieux, les chiffonniers sont forcés de l'accomplir étant donné qu'il leur permet de gagner beaucoup plus d'argent. « Faire le tri de 100 articles en même temps n'est pas une tâche facile », dit-elle. En fait, Samah est heureuse car les sous qu'elle va gagner lui permettront de faire son trousseau. « Ma sœur est parvenue à faire son trousseau grâce au triage des ordures, pour moi, cela va être plus difficile », ajoute Sayeda.

Sans doute, le métier de chiffonnier n'est plus ce qu'il était. Essayant de survivre, les zabbalines passent leur temps à se disputer avec les employés qui travaillent pour le compte de ces entreprises étrangères. Des querelles qui peuvent mener jusqu'au crime. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé au Vieux-Caire. Un chiffonnier a donné un coup de couteau à un des employés chargédu ramassage des ordures. Des bagarres mais aussi des subterfuges pour ramasser le plus d'ordures. Les chiffonniers se sont mis à vider les conteneurs placés par ces sociétés dans les différentes artères de la capitale. « Nous sommes obligés d'aller voler des ordures pour subvenir aux besoins de nos familles », dit l'un des chiffonnier sans aucune gêne. Et malgré toutes les difficultés, ils ne baissent pas les bras. « Est-ce normal d'arrêter le métier de nos ancêtres et de céder la place à d'autres intrus qui viennent de faire leur apparition ? », se demande les chiffonniers.

Manar Attiya

Le paradis perdu des Zabbalines

source : http://hebdo.ahram.org.eg/Arab/Ahram/2006/8/23/soci0.htm
 

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