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 Les chiffonniers du Caire

Recyclage difficile pour les chiffonniers

23 Décembre 2008, 09:52am

Publié par Les chiffonniers du Caire

Collecte des ordures . Six mois après l'arrivée d'entreprises privées dans certains quartiers du Caire, les chiffonniers ont du mal à se trouver une place dans le nouveau système. Enquête.
Recyclage difficile pour les chiffonniers

Dans le quartier des zabbalines (chiffonniers) à Manchiyet Nasr, en haut du mont Moqattam, au sud du Caire, la vie est bouleversée. Un grand nombre de voitures qui transportaient les ordures sont garées, et le rythme du travail est au plus bas. « 90 % des gens ici travaillent au jour le jour, sans savoir de quoi demain sera fait. Aujourd'hui, ils ne trouvent même plus de quoi manger », lance Abdel-Messih, un habitant du quartier. « 35 % du travail des chiffonniers a été supprimé à cause des nouvelles entreprises de collecte des ordures », estime Eid Anouar Aboul-Saad, l'un des patrons des chiffonniers et membre du conseil d'administration de l'Association des chiffonniers, six mois après la décision du gouvernement de changer le système traditionnel de collecte des ordures dans la capitale, et de confier le ramassage des ordures à des entreprises étrangères.

Le nouveau système requiert que chaque citoyen emmène lui-même ses ordures tous les matins, et les place dans des containers disposés dans les rues. Le mode de paiement a lui aussi changé. Les frais de ramassage sont ajoutés à la facture mensuelle d'électricité et sont proportionnels à la consommation d'électricité, ce qui représente un poids de plus dans le budget des familles cairotes.

Par ailleurs, le chiffonnier traditionnel avec son panier sur le dos qui passait tous les matins ramasser les ordures est amené à disparaître. Et par conséquent, tous les membres de sa famille se retrouvent à la rue. Des familles qui comptent dix ou parfois même douze enfants, tous vivant au milieu des ordures. Les hommes collectent et transportent, alors que les femmes travaillent au triage. Les enfants aident les uns ou les autres. « Le gouvernement a confisqué nos voitures et les entreprises ne veulent pas de nous », se lamente Am Nabil. Le gouvernorat du Caire a par ailleurs demandé à ses administrés de ne plus payer les zabbalines.

Or, l'argent que les zabbalines reçoivent des habitants dont ils collectent les ordures ne représente qu'une partie infime de leurs revenus. La plus grande partie de leur économie est basée sur le tri des déchets. Une sorte de recyclage qui permet de produire certains genres de plastique, de matières solides tel le bronze, l'aluminium et le plomb, ainsi que du carton provenant des ordures. En marge du recyclage, les zabbalines élevaient aussi les cochons qui se nourrissent des ordures. « Ma famille s'occupait de son propre élevage, maintenant nous sommes contraints d'aller travailler pour les autres », déplore Youssef, un jeune chiffonnier. D'après Eid Anouar, l'élevage des porcs a enregistré une baisse d'au moins 30 % au cours des derniers mois, en raison du manque d'ordures pour les nourrir. Un manque qui a des conséquences sur l'ensemble du marché de la viande. Car bien qu'elle ne concerne que 20 % de la population, la consommation de porc a une incidence sur les prix des autres types de viande. Les éleveurs estiment que le prix du kilo de viande pourrait passer de 23 L.E. actuellement à 30 L.E. si l'offre de porc continue à diminuer.


Patrons mieux lotis

Cependant, le sort de tous les zabbalines n'est pas identique. Les grands patrons s'en sortent mieux que les petits zabbalines. Mais eux aussi ont été lésés par l'arrivée des entreprises qui se sont accaparées la plus grande partie du marché. « J'ai une usine et des dépôts de papier qui ne serviront à rien bientôt. Nous avons entendu dire que les entreprises veulent nous vendre les ordures par tonnes. Elles ne nous ont pas ouvertement présenté cette offre, mais c'est une rumeur qui circule. Or, les prix évoqués sont très élevés », explique Adel Al-Raqabawi, l'un des chefs des zabbalines.

Les entreprises ont refusé d'employer les petits zabbalines analphabètes, mais elles ont signé quelques contrats avec les patrons selon lesquels les chiffonniers sont autorisés à collecter les ordures des maisons de certains quartiers. Mais la valeur de ces contrats est largement inférieure aux sommes que les chiffonniers obtenaient directement auprès des habitants.

En fait, chacune des entreprises a investi plusieurs dizaines de millions de L.E. pour s'installer. Elles espèrent augmenter leurs profits à travers le recyclage des ordures. Pourtant, elles n'ont pas encore construit les usines de recyclage ni commencé à mettre en place leur ambitieux programme de production d'engrais à partir des ordures. « Je n'arrive pas encore à évaluer les gains que le recyclage peut engendrer, ni à calculer à quel point il permettra de couvrir nos investissements », explique Khaled Al-Alami, directeur de la Société internationale pour l'environnement, entreprise italienne chargée du ramassage à Guiza.

Bien qu'elles n'aient pas encore commencé à recycler, ces entreprises refusent de céder les ordures aux zabbalines. « Les chiffonniers volent les ordures placées dans les containers que nous avons disposés dans les rues, et il ne m'est pas possible de savoir les quantités réelles que j'utiliserai plus tard dans le recyclage », déplore Al-Alami. De leur côté, les chiffonniers avouent, sans aucune gène, que pour survivre, ils sont désormais contraints d'aller dérober les ordures.

Marwa Hussein

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3 questions à Khaled Al-Alami, directeur de la Société internationale pour l'environnement, entreprise italienne chargée de la collecte les ordures à Guiza.

Al-Ahram Hebdo : Les gens se plaignent de la qualité du service des nouvelles entreprises étrangères de ramassage des ordures. Quels arguments leur opposez-vous ?

Khaled Al-Alami : Pour juger notre travail, il faut comparer la propreté des rues avant l'intégration des entreprises et actuellement. Nous avons commencé notre travail dans le quartier d'Imbaba, l'un des quartiers les plus populaires, les plus surpeuplés et les plus sales du Grand-Caire. Nous avons ramassé 20 000 tonnes d'ordures accumulées avant le début de notre travail. Et nous collectons chaque jour 600 tonnes d'ordures. D'autre part, le maqlab du gouvernorat de Guiza se situe à Chabramant, soit à presque 300 kilomètres d'Imbaba. Croyez-vous que le zabbal traditionnel faisait ce chemin chaque jour avec son chariot à âne ? Bien sûr que non. Les chiffonniers, les « zabbalines », triaient les ordures, prenaient ce dont ils avaient besoin et laissaient le reste traîner dans les rues d'Imbaba. Quant aux plaintes dont vous parlez et des ordures qui persistent dans les petites ruelles, il s'agit soit de terrains privés où le gouvernorat lui-même nous a demandé de ne pas intervenir ou bien de ruelles non asphaltées où les ordures se sont accumulées et nous ne parvenons à prélever que les couches supérieures en raison de difficultés techniques.

— Pourquoi seules des entreprises étrangères ont obtenu ces contrats ?

— C'est une question d'efficacité. Toutes les entreprises étrangères ont présenté des offres inférieures à celles présentées par les entreprises égyptiennes, inférieures même au budget prévu par les gouvernorats. Les entreprises égyptiennes sont loin de la rationalité économique. Pour un travail qui ne nécessite que 2 000 employés, des entreprises égyptiennes en voulaient 6 000. D'autre part, nous comprimons les ordures pour qu'elles prennent moins de place, alors que les entreprises égyptiennes réclamaient de plus larges déchetteries. Nous avons aussi tout un système pour se débarrasser des déchets solides. Bref, l'attitude et la vision des entreprises étrangères est tout à fait différente.

— Votre travail a des conséquences sur la vie des zabbalines qui ont perdu leur travail ou risquent de le perdre après la généralisation de cette expérience dans les autres quartiers du Caire et de Guiza. Qu'en pensez-vous ?

— Ma réponse va peut-être vous étonner, mais je suis impressionné par l'efficacité et l'organisation de ces gens ainsi que par leur sens pratique et leur crédibilité financière rare en Egypte. Ce n'était pas mon avis il y a quelques mois. Au contraire, je refusais complètement de faire du business avec les patrons. Actuellement, je travaille en association avec les patrons des deux associations de zabbalines. J'ai signé avec eux un contrat de 470 000 de L.E. selon lequel une partie des anciens zabbalines collecte les ordures des maisons et ils reçoivent 1,5 L.E. pour chaque appartement. Je leur ai même proposé d'acquérir des parts dans l'entreprise.

Propos recueillis par M. H.
source http://hebdo.ahram.org.eg/arab/ahram/2003/8/27/affa1.htm

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